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Entretien de Normunds Kozlovs (philosophe) avec Kristine Briede (artiste, http://www.karosta.lv).
Trans-Cultural Mapping 2004
Le label "Europe"

K.B. Pour quelle raison l'Europe finance-t-elle nos activités dans le domaine de l'intégration sociale?

N.K. D'une certaine manière, l'économie de marché mondialisée a besoin d'une certaine homogénéité... C'est la logique du capitalisme que d'établir localement un marché sûr et stable, qui n'augmente pas trop les coûts sociaux - par exemple pour le maintien de l'ordre – afin d'éviter l'apparition d'une sorte de "séparatisme". Mais d'un autre côté, il s'agit de préserver la diversité qui est en quelque sorte la marque de fabrique de l'Europe – son multiculturalisme – et, dans le même temps, de créer un environnement de consommation "assimilable", où même les cultures marginales deviennent attractives. Néanmoins, ces attentes engendrent des oppositions à la pression idéologique – pression de la "douceur" et de la tolérance. Par réaction, des cultures et des identités se constituent qui adoptent des attitudes contraires, fondant leur code culturel sur une intolérance radicale.

K.B. Par exemple?

N.K. L'islamisme fondamentaliste en est un exemple.

K.B. N'en va-t-il pas de l'intégration comme des blessures: plus on gratte la plaie, plus elle s'infecte?

N.K. Tout se passe au niveau de la superstructure, au niveau idéologique. C'est la façon dont les gens le ressentent. Les cultures sont nivelées, les différences sont gommées et des oppositions apparaissent entre la culture collective et la civilisation aliénante de l'individualisme.

K.B. Comment peut-on expliquer ces festivals célébrant les cultures des nations européennes, (tels que celui qui s'est tenu à Riga au mois de juillet 2004): chansons, danses, costumes traditionnels représentant de nombreuses nations (Européades ndlr) ?

N.K. C'est fabriqué de toutes pièces pour le label "Europe". C'est une identité projective, telle qu'elle est décrite par Castells (Manuel Castells ndlr). Par exemple, l'identité de l'Union européenne qui est un État d'un type absolument nouveau – un État "en réseau" – c'est une chose que les gens ne parviennent pas bien à comprendre. La nouvelle identité collective de l'Europe en est juste au stade de sa formation, une formation qui s'élabore en zigzag. Mais dans le système du capitalisme mondial, la "volonté" qui se cache derrière ce label existe déjà. De la même manière, l'acception courante du multiculturalisme est aussi un objet de consommation touristique et une volonté de le promouvoir sur le marché international. C'est ainsi, dans les grandes lignes, que je vois ce processus. On en est encore au stade de sa formation et pour les gens, c'est comme une période de gestation, pour parler comme Castells, d'une identité légitime, sur la base de la législation. Cela signifie que cette "identité commune européenne" ou ce "nous, les Européens" est en cours de construction. Nous ne pensons pas encore selon ces catégories.

K.B. Où apparaissent les interconnexions conduisant à l'intégration des différentes cultures? Le dialogue des cultures...

N.K. Tout comme Stalker dans la zone frontière où deux mondes de significations contraires entrent en contact, allant d'un monde à l'autre, et transférant, insufflant, ces significations... c'est l'environnement le plus propice au travail créatif. Nietzsche l'appelle "la métaphore vive", lorsque tout n'est pas classifié, la diversité est possible, la liberté de mouvement... En se situant simultanément sur cette frontière entre le centre et la périphérie, la possibilité existe de créer quelque chose de neuf. Mais l'artiste "socialement responsable" qui pense et agit de manière stratégique, et pour cela adopte une sorte de point de vue paternaliste (dans la mesure où il reconnaît que c'est ce qu'il y a de meilleur), est selon moi réduit à un état végétatif ou marginal.

K.B. Mais les artistes acceptent les règles des organismes qui les financent et, en se mêlant à cette zone frontière, ils agissent pour le compte de leurs bailleurs de fonds.

N.K. Absolument. Ils représentent cette idéologie de l'informationnalisme hégémonique, bourgeois, multiculturel, capitaliste, qu'incarne la position sur le dialogue culturel. Ils sont presque les promoteurs de ce dialogue, ils deviennent les messagers de l'idéologie de la mondialisation. Il y a bien sûr des positions inconciliables, comme c'est le cas dans certains mouvements autonomistes qui cherchent radicalement à mettre fin à ce collaborationnisme. Dans la majorité des cas, ce sont encore des environnements sociaux spécifiques qui parviennent à maintenir par la force cet isolement. Ils n'ont pas de possibilités autres que celles qu'offrent les ghettos dans lesquels ils se trouvent. Ils y développent cette idéologie de l'intolérance et construisent leur identité en se séparant de tout ce qui peut lui être objecté ou opposé. L'opposition la plus radicale à ce dialogue culturel via le tourisme est le "terrorisme ontologique" qui a été décrit par Hakim Bey. Pour lui, le tourisme et le terrorisme sont en quelque sorte des frères jumeaux: l'un est bon, l'autre est mauvais. Ou bien la familiarité et une approche tendant au dialogue culturel, ou bien, une intolérance et un rejet radicaux : "to lick or to bite"...
Et cela se produit notamment parce que le terroriste exprime le point de vue de la créature la plus faible et la plus marginale, à qui l'on ne donne pas le droit d'exister. Il existe en tant qu'intolérant. Il existe par lui-même, autosuffisant. Et ce en raison de règles mondiales qui s'imposent à lui. Face au caractère expansionniste du capitalisme, à son orientation toute entière tournée vers l'extérieur, celui-ci s'efforce de tout rapporter à son champ d'action, reposant donc sur l'inévitable contact des cultures, et à cet égard, le tourisme devient la métaphore la plus parfaite de la mondialisation - et cette tendance passe par l'argent. Tolérant et permissif, mais en fin de compte, exploiteur. Et les cultures autonomes dont les traditions font que la guerre n'a pas encore été transformée en sport, sont poussées à faire un saut désespéré pour s'extraire de leur position inférieure.

K.B. Et c'est ce qui fait que le tourisme conduit à produire le terrorisme?

N.K. Oui, c'est une protestation contre le tourisme en tant que mondialisation, parce qu'il existe une tradition ou une culture qui produit une identité de résistance, laquelle se révolte contre ce projet de "lumières" par l'universalisation... Ce point de vue différent porté sur l'ordre des choses est en danger – ces opinions intolérantes, guerrières, ne semblent pas pouvoir être tolérées dans ce contexte totalement intolérant du renforcement de la tolérance.

K.B. À une échelle plus modeste, on pourrait mentionner le cas de la Latgale (en Lettonie, ndlr) dont la culture est vraiment mise en péril...

N.K. Le problème est qu’il y a une répartition différente des pouvoirs, que certains appelleraient "les conditions de la serre", dans laquelle les traditions, la culture ou tout autre singularité pourraient se développer, parce qu’elles sont en opposition à la prospérité. Plus on s'identifie soi-même à l'identité locale, moins on est convertible sur le marché mondial du travail de l'informationnalisme. C'est écrit noir sur blanc dans le programme de l'Union européenne. Qu'est-ce que l'Union européenne? C'est la libre circulation des capitaux, des biens et des travailleurs. Comme le capital, via les transactions électroniques, est la chose du monde la plus mobile et qui est de surcroît appelée à le devenir plus encore, l'homme devient le segment le plus problématique. Parce qu'il cherche de manière consciente à résister à sa conversion en une monnaie totalement convertible et échangeable, qui se déplacerait à la surface du globe, se nourrissant des mêmes choses, vivant dans un environnement identique etc. Et en même temps il y a cette attirance au bien-être et la crainte d'un isolement social qui le pousse à se faire touriste, jouissant des autres cultures par l'entremise de produits de type audiovisuel ou de l'industrie du tourisme.

K.B. De même, certaines choses ne sont pas postulées. Il y eut un temps où l'Europe avait besoin de colonies en Afrique où elle trouvait une force de travail et des ressources dont elle pouvait user sans limites. Actuellement, et pour un temps encore, l'Europe de l'est va être une sorte de vache à lait, jusqu'à ce que l'organisme se découvre de nouveaux appétits...

N.K. Le capitalisme est fondamentalement enraciné dans certaines formes d'inégalité et de monopole, une exploitation qui dirige les flux de biens et d'argent entre des régions inégales qui entretiennent ainsi une certaine forme d'échange...

K.B. Quelles perspectives pour les relations entre les Russes et les Lettons? Peut-on attendre une forme quelconque d'intégration entre les deux communautés?

N.K. Je pense que ces deux communautés peuvent continuer d'exister si une forme de haine directe n'est pas provoquée; elles peuvent exister comme deux mondes parallèles, avec une minorité existant au sein de la majorité.

K.B. Nos amis qui travaillent dans le domaine des nouveaux médias recourent de temps à autre à la technologie militaire telle que le GPS et autres instruments qu'ils utilisent d'une manière qui pourrait se banaliser (utiliser les cartes interactives dans le cadre du tourisme par exemple). Où se situe l'innovation? dans le domaine militaire? Lorsque nous utilisons des phrases telles que: "des méthodes innovantes dans le domaine de l'intégration de la société", cela signifie-t-il que l'industrie militaire nous cède de nouveaux matériaux?

N.K. Le média originellement est vide. La technologie, c'est comme un couteau dont on peut se servir pour couper son pain ou pour le ficher entre les côtes de notre voisin. L'innovation vient après, lorsque de nouveaux modes d'utilisation sont découverts. Et ceux qui ont découvert ces nouveaux usages, toujours en liaison avec leur idéologie, souhaitent apparaître comme des pionniers, comme l'avant-garde.


K.B. Mais l'avant-garde existe déjà et elle a déjà ses pères fondateurs. C'est donc une sorte d'avant-garde de seconde main?

N.K. Leur avant-gardisme réside dans leur capacité à découvrir des modes d'utilisation nouveaux, sans précédents.
K.B. À t'entendre, le monde me fait pitié...
N.K. (en russe) Lorsque je pense que la bière est faite d'atomes, je perds l'envie de boire.

traduction : Nicolas Auzanneau